Texte Libre
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Discours de Monsieur Nicolas Sarkozy lors de la remise de la Légion d'Honneur à Patrick Desbois
Cher Patrick Desbois, vous êtes catholique, vous êtes prêtre, mais vous consacrez depuis huit ans l’essentiel de votre activité à sillonner l’Ukraine à la recherche des fosses communes dans lesquelles furent ensevelis presqu’un million et demi de juifs, fusillés par les Nazis entre 1941 et 1944.
Aux cotés d’Alain de la Morandais, le catholique, et de Malek Chebel, le musulman, vous pourriez ce soir incarner le juif. Mais, sans doute, préférez-vous être « Patrick le Juste » comme on vous nomme en Israël.
Votre impressionnant travail de terrain, que vous menez en équipe, c’est aussi cette équipe qui est décorée ce soir, vous conduit toujours plus profondément dans les villages les plus reculés de l’Ukraine, un pays plus grand que la France. Il vous permet non seulement de repérer ces charniers enfouis et oubliés, plus de 2 000 identifiés à ce jour, mais aussi de recueillir le témoignage de ceux qui ont vu ces atrocités avant qu’ils ne disparaissent à leur tour.
Véritable course contre la montre, ce travail considérable constitue une contribution majeure à la connaissance historique et scientifique de l’extermination des juifs d’Europe. Vous démontrez que cette « Shoah par balles » n’était pas plus improvisée que « la Shoah des camps ». Soutenu par l’Eglise de France et par le Vatican, votre travail l’est aussi par les historiens et par la communauté juive française et internationale. Je veux particulièrement saluer ce soir Mme Simone Veil et M. Richard Prasquier.
Chacune de vos découvertes apporte son lot d’atrocités nouvelles, ou fait ressurgir des récits que la mémoire humaine peine à retenir tant ils sont indicibles : certaines victimes enterrées encore vivantes, les mères fusillées avec les enfants, les familles parquées et brûlées dans les étables... Loin de vous décourager, vous poursuivez comme une obsession l’objet de votre recherche, dont vous savez qu’elle vous mènera nécessairement au-delà de l’Ukraine, en Biélorussie, en Russie, en Moldavie, en Crimée, dans les Pays baltes…
Pour vos nombreux amis juifs, pour tous ceux qui veillent à la connaissance et à la transmission de la mémoire de la Shoah, pour la communauté juive internationale, vous êtes une figure providentielle, un homme que personne n’attendait et dont le travail risquait bien de ne jamais être entrepris tant il est gigantesque, minutieux et douloureux à la fois.
Pour moi, vous êtes une image de la gratuité. Français, vous n’aviez pas de raison particulière de vous intéresser à l’Ukraine. Catholique, vous n’aviez pas de raison particulière de vous intéresser aux juifs. Prêtre, vous n’aviez pas de raison particulière de vous intéresser à cette histoire. Vous pourriez vous occuper d’une paroisse dans un bourg de la région lyonnaise, votre diocèse d’origine. Non, vous êtes là , entouré de vos nombreux amis, acteur principal d’une histoire incroyable, celle qui fait d’un prêtre catholique français le chroniqueur méthodique, le « porteur de mémoires » d’un chapitre majeur de la Shoah encore largement méconnu, celui qui rend une dignité aux victimes.
La ligne de vie qui vous a conduit là passe par votre grand-père, prisonnier en Ukraine pendant la guerre et témoin de ces horreurs ; par Israël que vous connaissez et aimez profondément ; par le Cardinal Decourtray, qui a lui-même jeté tant de ponts vers le judaïsme ; par les responsabilités officielles que l’Eglise vous a confiées dans les relations avec le judaïsme ; et puis, sans doute aussi, même si c’est votre secret, par votre relation personnelle à la figure de Celui auquel vous avez consacré votre vie.
Votre statut de prêtre catholique vous aide sur le terrain à franchir les obstacles de la méfiance, mais il vous oblige au-delà de vous-même. Il fait de vous un symbole, le symbole de deux religions sœurs qui se sont longtemps ignorées et parfois haïes au point que l’une a voulu tuer l’autre, et qui aujourd’hui se réconcilient autour d’un même combat : le combat contre la barbarie, contre la haine, contre la bêtise, le combat pour la vie, le combat pour la civilisation, le combat pour l’homme.
Je suis heureux de vous faire ce soir, Patrick Desbois, chevalier de la Légion d’honneur.
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